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923 ROSE, LE JOKER DE KIGALI

Publié le 05/05/2009 à 12:00 par perewenceslas
923 ROSE, LE JOKER DE KIGALI
Rose, le joker de Kigali
LE MONDE | 05.05.09


Rose Kabuye a passé les fêtes de fin d'année à Kigali. Pourtant, la chef du protocole du président rwandais avait été arrêtée en Allemagne le 9 novembre 2008, extradée vers la France et mise en examen pour "complicité d'assassinat en relation avec une entreprise terroriste". "Ça a été un vrai choc, dit-elle au Monde par téléphone en évoquant son arrestation. Notre ambassadrice en Allemagne m'avait prévenue qu'ils voulaient m'arrêter, mais je ne l'ai pas prise au sérieux. J'ai cru que c'était une nouvelle intimidation. J'étais déjà venue en Allemagne, au mois de mai. Pour moi, il s'agissait d'un voyage de trois jours comme un autre."

Ce "choc" dont parle Mme Kabuye a été suivi d'un autre : sa remise en liberté immédiate par la justice française. Une décision qui illustre la volonté d'apaisement de Paris vis-à-vis du régime de Paul Kagamé, au prix d'un reniement muet, celui de l'enquête conduite entre 1998 et 2007 par le juge Jean-Louis Bruguière sur l'attentat du 6 avril 1994 qui a coûté la vie au président rwandais, Juvénal Habyarimana, et enclenché la machine génocidaire contre les Tutsi. L'affaire, au carrefour de la justice et de la raison d'Etat, est des plus sensibles. Voilà pourquoi cette arrestation a été ressentie comme un tournant par les spécialistes du dossier.

Soupçonnée d'avoir fourni une aide logistique aux auteurs de l'attentat contre l'avion présidentiel, et visée par un mandat d'arrêt, Rose Kabuye, 48 ans, a été mise en examen le 18 novembre. Le lendemain, elle était libre. Comment un retournement aussi extraordinaire a-t-il pu se produire ?

Début juillet 2007, Bernard Kouchner rentre d'une visite dans les Balkans. Ministre des affaires étrangères depuis peu, il passe en revue, dans l'avion, ses priorités. Parmi elles, le Rwanda. "Je veux convaincre Sarkozy, entre quatre yeux, de se réconcilier avec Kagamé", lance-t-il. Le chemin s'annonce escarpé. Fin novembre 2006, neuf mandats d'arrêt ont été délivrés contre des proches du chef de l'Etat rwandais par le juge Jean-Louis Bruguière, provoquant la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays.

A l'époque, le juge avait justifié ces mandats dans une ordonnance hors normes. Mettant en cause M. Kagamé dans l'attentat, elle s'aventurait bien au-delà de la pure argumentation judiciaire et offrait une relecture de l'histoire. Selon le magistrat, l'ancien chef du Front patriotique rwandais aurait donné l'ordre d'abattre le Falcon présidentiel en sachant que cela "ne pouvait qu'entraîner en réaction des représailles sanglantes envers la communauté tutsi qui lui offriraient le motif légitime pour reprendre les hostilités et s'emparer du pouvoir avec le soutien de l'opinion internationale".

En somme, les Tutsi seraient coupables de leur propre extermination, par la faute de leur leader et de sa "stratégie criminelle". Plus question de planification du génocide par les Hutu ni de leur formation par les militaires français : ces interrogations douloureuses, documentées, esquissées par la mission d'information parlementaire en 1998, sont évacuées.

L'arrivée de Nicolas Sarkozy à l'Elysée en mai 2007 change la donne. Le président ne goûte guère aux actes de repentance nationale ; mais il veut corriger les relations avec le Rwanda. "Nous avions accumulé avec ce pays, comme avec l'Angola, Djibouti ou la Côte d'Ivoire, un certain nombre de contentieux, notamment judiciaires, qui provoquaient la diffusion d'un sentiment antifrançais", rappelle un conseiller du président. Le dossier Bruguière devient gênant. Longtemps, il a servi à éluder les questions embarrassantes sur le rôle de la France avant le génocide. Après avoir soutenu le juge et validé - via le parquet - les mandats d'arrêt, les autorités font mine de découvrir, en privé, les lacunes et le prisme idéologique de l'enquête. "En 2006, pourtant, tout était bien d'équerre avec la Chancellerie", note un proche de M. Bruguière.

Le départ du magistrat offre un espoir de nouvelle donne. Mais en août 2008, le régime rwandais publie un rapport incendiaire, dénonçant l'implication de la France dans la formation des génocidaires hutu. Kigali envisage des poursuites judiciaires contre une trentaine de responsables français. A Paris, on craint l'escalade. Comment sortir du piège de l'instruction, sans renier son artificier ?

Une issue a été proposée dès septembre 2007 par le cabinet de M. Kouchner : convaincre M. Kagamé de livrer une des neuf personnes visées. Cela donnerait à Kigali et à ses avocats la possibilité d'entrer dans le dossier, de demander de nouveaux actes. Cette personne sera Rose Kabuye. Aujourd'hui encore, elle refuse de croire qu'elle a été sacrifiée. "Jamais aucun ministre ni le président ne me demanderaient les yeux dans les yeux d'abandonner ma famille et de me livrer, dit-elle. Jamais je n'aurais abandonné mes enfants."

Cette option, pourtant, est discutée entre diplomates au printemps 2008, puis à nouveau soumise aux Rwandais en juillet. Kigali refuse. L'Elysée s'empare alors du dossier. Bernard Kouchner est jugé trop engagé ; ses déclarations sur le rôle de la France au Rwanda avant 1994 ulcèrent les militaires français.

Après une première rencontre à Lisbonne en décembre 2007, Nicolas Sarkozy s'entretient avec Paul Kagamé à New York le 23 septembre 2008. Son message : le pouvoir exécutif ne peut rien aux mandats d'arrêt ; mieux vaut entrer dans le dossier pour le contester. "L'intérêt de la justice française est d'arriver à une phase d'investigation, et le cas échéant de jugement, où tous les protagonistes auraient pu s'expliquer, dit au Monde le procureur de Paris, Jean-Claude Marin. Sinon, le dossier n'offre pas la part de contradictoire nécessaire à une bonne justice. Il était évident, et la hiérarchie du ministère public en avait été logiquement informée, que, faute d'exécution de ces mandats, la clôture de l'information n'aurait tardé."

En octobre 2008, c'est précisément ce que s'apprêtent à faire les deux magistrats qui ont succédé à Jean-Louis Bruguière, Philippe Coirre et Marc Trévidic. Catastrophe en vue : le renvoi devant la cour d'assises signifierait un nouveau scandale, l'exposition du dossier dans sa nudité. Il faut donc retarder la minuterie, prolonger l'instruction, voire parvenir à l'annulation des mandats d'arrêt.

Le 23 octobre 2008, le juge Trévidic réunit les parties civiles dans son bureau. "Il nous a dit qu'il serait bientôt en mesure de notifier la fin de l'instruction", explique Me Jean-Yves Dupeux, avocat des enfants d'Habyarimana, avec sa collègue Florence Bourg. Selon cette dernière, le juge a évoqué l'avenir. "Il a envisagé l'éventualité qu'une des personnes visées par les mandats se livre à la justice, dit Me Bourg. Il a dit qu'on pouvait s'attendre à tout dans ce dossier."

Cinq jours plus tard, le conseiller Afrique de Nicolas Sarkozy, Bruno Joubert, se rend à Kigali, accompagné de Patrick Ouart, le garde des sceaux bis auprès du président. Les Rwandais comprennent qu'ils ne peuvent s'obstiner à demander la levée des mandats d'arrêt. Avant l'arrivée de Rose Kabuye à Francfort, les autorités allemandes ont prévenu Kigali par deux fois d'une arrestation certaine. L'un de ses avocats français, Me Léon Lef Forster, assure pourtant qu'il ignorait tout d'un accord entre Paris et Kigali. "Nous étions hostiles à une arrestation volontaire, parce que nous considérions que l'absence de charges serait révélée au cours de l'éventuel procès en assises."

Contrairement au souhait du juge Trévidic, le parquet demande la remise en liberté de Rose Kabuye. Dans ses réquisitions, le procureur Jean-Claude Marin souligne qu'elle n'a pu prendre connaissance de la "procédure volumineuse". En outre, rappelle-t-il, un des témoins à charge s'est rétracté "par voie de presse". Un argument inhabituel - dans la mesure où il ne porte pas sur la procédure elle-même - qui fait référence à un témoin-clé du juge Bruguière, Abdul Ruzibiza. Réfugié en Norvège, celui-ci vient de revenir sur ses déclarations, les qualifiant d'"inventions".

Le 19 novembre, conformément aux voeux du parquet, le juge des libertés et de la détention remet en liberté Mme Kabuye. Elle est placée sous contrôle judiciaire. L'indulgence de la justice va encore s'étendre, renforçant l'impression d'un désaveu de l'instruction Bruguière : Rose Kabuye est autorisée à rentrer dans son pays pour les fêtes. Cette faveur a été réitérée à deux reprises depuis janvier. La chef du protocole a repris ses fonctions, en attendant sa troisième audition, début mai, qui portera sur l'attentat lui-même.

"On cherche à saboter l'instruction avec l'aide du parquet, qui a radicalement changé de position sur le fond", s'alarme Me Philippe Meilhac, avocat de la veuve du président Habyarimana. En revanche, du côté du Quai d'Orsay et de l'Elysée, on respire, en attendant les prochains actes des juges d'instruction. Vont-ils se rendre au Rwanda, pour la première fois en onze ans d'enquête ?

Début avril, à l'occasion du 15e anniversaire du génocide, Paul Kagamé a joué l'apaisement dans un entretien au journal belge Le Soir. Il a estimé que "les relations avec Paris ne cessent de s'améliorer, qu'elles sont bien meilleures que du temps de Chirac". Il a aussi ajouté, à propos du génocide de 1994 qui a fait près de 800 000 morts : "Il ne faut pas incriminer toute la France. Ce qui s'est passé au Rwanda est le fait d'un petit groupe de gens, pas très nombreux du reste."

Piotr SmolarLE MONDE | 05.05.09





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Ecrire un commentaire Commentaires (2)

Bazirunge le 06/05/2009
Ou bien La France est une République et elle fait justice à ses citoyens; ou bien elle une République bananière dont la continuité dans le temps est tributaire d'amitiés de ses hommes d'états avec des criminels (qui de toute façon vont être jugés par l'Espagne voir le Canada, la Belgique etc...)


Anonyme le 04/07/2009
voilà bien parler!!!


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